
Guide pratique
Comprendre le processus du changement au niveau collectif et individuel
Sébastien Bélisle — Kodra Conseil
Avril 2026 · kodra.ca
Ce que vous trouverez dans ce guide
Deux modèles complémentaires et éprouvés pour comprendre ce qui se passe — vraiment — quand une équipe traverse un changement. Le premier éclaire le processus collectif, le second le vécu individuel. Chaque section inclut un exercice pratique applicable immédiatement.
Section 1
Selon une étude souvent citée de McKinsey, environ 70 % des initiatives de changement organisationnel n'atteignent pas leurs objectifs. Ce chiffre n'a pratiquement pas bougé en 20 ans.
Pourtant, les outils n'ont jamais été aussi performants. Les plans de projet sont impeccables. Les communications sont soignées. Alors pourquoi ça ne marche pas ?
Parce que les changements échouent rarement pour des raisons techniques. Ils échouent pour des raisons humaines.
1. Ignorer le facteur humain
On planifie le changement technique (nouvel outil, nouvelle structure, nouveau processus) sans planifier la transition humaine. On présume que si le plan est bon, les gens vont suivre. C'est rarement le cas.
2. Aller trop vite
Le gestionnaire qui a décidé du changement a eu des semaines ou des mois pour s'y préparer mentalement. L'équipe, elle, l'apprend souvent du jour au lendemain. Le décalage entre le rythme du décideur et le rythme de l'équipe est l'un des pièges les plus courants.
3. Sous-communiquer
La plupart des gestionnaires communiquent le changement une fois — lors d'une réunion d'annonce — puis passent à la mise en œuvre. Or, les gens ont besoin d'entendre le « pourquoi » plusieurs fois, sous différentes formes, avant de l'intégrer.
Distinction fondamentale
William Bridges, chercheur américain en gestion du changement, a proposé une distinction qui change tout :
Le changement est situationnel — c'est l'événement externe (nouveau bureau, nouvel outil, nouvelle structure). La transition est psychologique — c'est le processus interne que chaque personne traverse pour s'adapter.
On peut imposer un changement. On ne peut pas imposer une transition.
Section 2
Le changement collectif — ce que fait l'organisation
Kurt Lewin, psychologue germano-américain, a proposé en 1951 l'un des modèles de changement les plus durables et les plus simples. Son idée : tout changement passe par trois phases distinctes.
Avant de changer quoi que ce soit, il faut d'abord « dégeler » la situation actuelle. Les gens ont des habitudes, des routines, des façons de faire qui sont confortables. Le dégel consiste à créer la conscience que le statu quo n'est plus viable.
En pratique, ça veut dire :
C'est la phase d'implantation. Les gens apprennent de nouvelles façons de faire, adoptent de nouveaux outils, redéfinissent leurs rôles. C'est la phase la plus inconfortable — l'ancienne façon ne fonctionne plus, la nouvelle n'est pas encore maîtrisée.
En pratique, ça veut dire :
Une fois le changement implanté, il faut l'ancrer pour qu'il devienne la nouvelle normalité. Sans cette phase, les gens retournent naturellement à leurs anciennes habitudes.
En pratique, ça veut dire :
« Si vous voulez vraiment comprendre quelque chose, essayez de le changer. »
— Kurt Lewin
Exercice pratique
Pour un changement en cours dans votre équipe, identifiez dans quelle phase vous vous trouvez en cochant les indicateurs qui s'appliquent :
Dégel
Transition
Regel
La phase avec le moins de cases cochées indique où concentrer vos efforts.
Source : Lewin, K. (1951). Field Theory in Social Science. Harper & Brothers.
Section 3
Le vécu individuel — ce que vivent les gens
William Bridges a passé sa carrière à étudier comment les individus vivent les transitions. Son constat : chaque changement commence par une fin. Avant de pouvoir embrasser quelque chose de nouveau, il faut d'abord lâcher prise sur ce qui existait avant.
C'est contre-intuitif. On annonce un changement en parlant du futur — la nouvelle vision, les nouveaux outils, les nouvelles possibilités. Mais les gens, eux, pensent d'abord à ce qu'ils perdent.
Toute transition commence par une perte. Même un changement positif implique de laisser quelque chose derrière soi : une identité professionnelle, des compétences maîtrisées, des relations d'équipe, un sentiment de compétence, des repères familiers.
Signes à observer
Actions du gestionnaire
L'erreur la plus fréquente : dire « il n'y a rien à perdre » quand les gens ont le sentiment de tout perdre. Minimiser la perte ne l'élimine pas — ça élimine la confiance.
C'est le passage entre l'ancien et le nouveau. L'ancienne façon de faire est abandonnée, mais la nouvelle n'est pas encore maîtrisée. C'est une période d'inconfort, de confusion et d'incertitude.
Bridges considère cette phase comme la plus critique — et la plus sous-estimée. C'est aussi, paradoxalement, la période la plus créative si elle est bien accompagnée.
Signes à observer
Actions du gestionnaire
Le nouveau départ ne peut pas être forcé. Il émerge quand la personne est prête — quand elle a fait le deuil de l'ancien et traversé la zone neutre. C'est un moment d'énergie renouvelée, d'engagement et d'identité nouvelle.
Signes à observer
Actions du gestionnaire
Exercice pratique
Pour un changement que vous pilotez actuellement, prenez 10 minutes pour répondre à ces questions du point de vue de vos employés :
Qu'est-ce qu'ils perdent ?
(compétences, identité, relations, confort, repères…)
Qu'est-ce qu'ils craignent ?
(incompétence, perte de statut, surcharge, échec…)
Qu'est-ce qu'ils espèrent ?
(nouvelles compétences, reconnaissance, efficacité…)
Les réponses à « perdent » et « craignent » vous diront quoi adresser en priorité. Les réponses à « espèrent » vous donneront le levier de motivation.
Source : Bridges, W. (2016). Managing Transitions: Making the Most of Change (4th ed.). Da Capo Lifelong Books.
Section 4
Lewin décrit ce que fait l'organisation. Bridges décrit ce que vivent les gens. Les deux se complètent — et se superposent.
| Lewin (collectif) | Bridges (individuel) | Le rôle du gestionnaire |
|---|---|---|
| Dégel | La fin | Expliquer le pourquoi, reconnaître ce qui se termine |
| Transition | La zone neutre | Former, soutenir, tolérer l'inconfort |
| Regel | Le nouveau départ | Ancrer, célébrer, consolider |
Le point le plus important à retenir : les deux modèles n'avancent pas au même rythme. L'organisation peut être en pleine phase de transition (implantation du nouvel outil) pendant que certaines personnes sont encore en phase de fin (elles n'ont pas encore accepté que l'ancien système disparaît).
Ce décalage est normal. Il n'est pas un signe d'échec — c'est un signe que les gens sont humains. Le rôle du gestionnaire est d'accompagner chaque personne là où elle se trouve, pas là où le plan de projet dit qu'elle devrait être.
Règle d'or
Le changement se planifie.
La transition s'accompagne.
Votre plan de projet gère le changement. Votre leadership gère la transition. Les deux sont nécessaires. Aucun ne suffit seul.
Exercice pratique
Pour un changement en cours, positionnez chaque membre de votre équipe dans le tableau ci-dessous. Pas besoin d'être précis — une estimation suffit.
| Personne | Phase Bridges | Ce dont elle a besoin |
|---|---|---|
| Ex: Marie | Zone neutre | Formation + encouragement |
| Ex: Jean | Fin | Écoute + temps |
| ... | ... | ... |
Cet exercice révèle souvent que vous traitez votre équipe comme un bloc homogène, alors que chaque personne en est à une étape différente.
Bonus
John Kotter, professeur à Harvard Business School, a proposé en 1996 un modèle en 8 étapes qui reste une référence pour les projets de transformation à grande échelle. Si Lewin donne le cadre conceptuel, Kotter offre la feuille de route détaillée.
Quand utiliser Kotter : pour les grands projets de transformation organisationnelle qui impliquent plusieurs équipes ou départements. Pour les changements plus ciblés, Lewin + Bridges suffit.
Créer un sentiment d'urgence
Aider les gens à voir pourquoi le changement est nécessaire maintenant — pas dans six mois.
Former une coalition de leaders
Rassembler un groupe de personnes influentes qui portent le changement. Pas nécessairement les plus hauts en hiérarchie — les plus crédibles.
Développer une vision claire
Formuler une vision du futur qui se résume en moins de 5 minutes et qui motive les gens à s'engager.
Communiquer la vision
Répéter le message 10 fois plus que ce que vous croyez nécessaire, à travers tous les canaux disponibles.
Lever les obstacles
Identifier et éliminer les barrières structurelles qui empêchent les gens d'agir selon la nouvelle vision.
Générer des victoires rapides
Planifier et célébrer des succès visibles à court terme. Les quick wins maintiennent le momentum et prouvent que le changement fonctionne.
Consolider et poursuivre
Utiliser la crédibilité acquise par les victoires pour approfondir le changement. Ne pas déclarer victoire trop tôt.
Ancrer dans la culture
Intégrer les nouvelles pratiques dans la culture organisationnelle : valeurs, processus de recrutement, évaluation de performance, rituels d'équipe.
Source : Kotter, J. P. (2012). Leading Change (2nd ed.). Harvard Business Review Press.
Les modèles de Lewin et de Bridges ne sont pas des recettes magiques. Ce sont des lunettes qui vous permettent de voir ce qui se passe vraiment quand votre équipe traverse un changement — au niveau collectif et au niveau individuel.
Votre rôle comme gestionnaire n'est pas d'éliminer la résistance. C'est de la comprendre, de l'accompagner, et de créer les conditions pour que chaque personne puisse traverser sa transition à son rythme — tout en maintenant le cap vers la destination.
Ce guide vous donne les fondations. Si vous voulez aller plus loin — un atelier de préparation au changement, un accompagnement d'équipe, ou une formation pour vos gestionnaires — discutons-en.
Sébastien Bélisle
Kodra Conseil
seb@kodra.ca
kodra.ca
Sources
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